UNE GÉNÉRATION PLEINE DE PRÉNOTIONS...

Bienvenue,

Je m’appelle Mohamed Ben Saïd, j’ai dix-sept ans et je suis élève en première ES. Tout a commencé il y a deux jours. J’étais en cours d’histoire, comme tous les mercredis de neuf heures à onze heures, on venait d’entamer le chapitre sur la colonisation où le professeur nous enseignait la Guerre d’Algérie. Le cours se passait normalement quand tout à coup j’entendis de loin des élèves lancer : « Les Harkis sont des traîtres ! ». Ces mots sifflaient dans mes oreilles… J’ai commencé à avoir des frissons et la révolte qui montait en moi dressait chaque poil de mon corps. Je voulais en savoir plus. J’étais intrigué par leur conversation. J’avais envie d’écouter ce qu’ils disaient afin de comprendre leur point de vue, de comprendre pourquoi d’après eux les « Harkis sont des traîtres . J’ai donc tendu l’oreille mais n’ai pas pu les entendre à cause du brouhaha des élèves autour de moi et de la voix du professeur qui continuait son cours. J’étais choqué. Cette question me hantait : pourquoi des jeunes de mon âge pouvaient avoir des prénotions comme ça? La guerre est terminée depuis plus de cinquante ans et la plupart d’entre eux n’ont jamais vécu en Algérie! Après les cours, j’ai couru directement à la bibliothèque municipale à côté de mon lycée pour en apprendre plus sur les Harkis. Après quelques heures de lecture, une idée m’est passée par la tête : créer un blog. J’avais envie de le faire pour prouver à mes camarades de classe et aux internautes du monde entier qui ont la même mentalité qu’ils ne connaissent pas assez sur le sujet pour émettre un jugement si borné. Vous devez vous demander maintenant pourquoi je prends tellement à cœur cette cause… À vrai dire, je suis petit-fils de Harki et j’aimerais expliquer à l’aide de ce blog, pour ceux qui ne savent pas, qui sont les Harkis et leur vie à travers l’histoire de ma famille. Je vais donc vous parler de l’expérience de mon grand-père en tant que supplétif algérien pour la France tout en précisant que c’est son expérience personnelle et que d’autres Harkis et leur famille n’ont pas eu la chance et l’opportunité de s’en sortir de cette manière quand d’autres ont subi un tout autre parcours. Mais j’aimerais tout particulièrement me concentrer sur leur intégration dans la société française de l’indépendance algérienne à nos jours. J’essayerai d’écrire le plus souvent possible en espérant vous apporter un plus.

Sur ce je vous dis à bientôt !

– Mohamed Ben Saïd


UN HARKI...C'EST QUOI?


Bonjour,

Dans la présentation de mon blog, je parle du terme harki comme si tout le monde le connaissait... Mais après avoir parlé avec beaucoup d'amis et de connaissances, je peux me rendre compte que peu en savent réellement le sens  et l'histoire de ces individus, ce qui peut encore me servir à prouver l'ignorance de la population à l’égard de la condition harki. Je vais donc vous expliquer qui sont les harkis à partir de mes recherches personnelles.

Le terme « harki » vient de l'arabe « haraka » qui signifie mouvement. Ce terme est polysémique et peu de personnes peuvent en donner une signification exacte. Il englobe donc souvent tous les citoyens français d’Algérie d'origine arabe ou berbère qui ont servi la France pendant la Guerre d’Algérie malgré les menaces du Front de Libération  National et contre lui. Les harkis firent partie des « français de souche nord-africaine ». Cette appellation désigne plusieurs forces supplétives. Tout d’abord, les « moghaznis » chargés de la protection des Section Administrative Spécialisée (chargées de promouvoir l’Algérie Française, de fournir une assistance scolaire, sociale, médicale envers les populations rurales algériennes dans le but de les rallier à la cause de la France). Ensuite les GMPR (Groupes mobiles de police rurale) ou GMS (groupes mobiles de sécurité) devant protéger les édifices publics. Enfin les GAD (groupes d'auto-défense) et les « assès » (gardiens) des Unités territoriales. En tout, à peu près 200 000 algériens ont porté l'uniforme français durant le conflit. Le 19 mars 1962, jour du cessez-le-feu, selon le rapport à l'O.N.U du contrôleur général aux armées Christian de Saint-Salvy, on dénombrait en Algérie 60 000 harkis, un nombre approximatif et très controversé.

La première harka (groupe de harkis) fut composée en novembre 1954 dans les Aurès par l'ethnologue Jean Servier. Elle n’était commandée par aucun militaire et n’était pas rétribuée. Il joua des conflits ancestraux entre les tribus et en monta deux ennemies l'une contre l'autre. Cette harka fut ensuite prise en main par l’armée et l’idée fut reprise et se propagea jusqu'à l'officialisation du terme en 1956, le 8 février par la note du général Lorillot (et le général Robert Lacoste) qui ordonna la constitution d'une harka dans chaque corps de l’armée. En 1959, le général de Gaulle accorda que le nombre de harkis (28 000 fin 1959) soit double.

Ces harkas ont été composées par l’armée française pour plusieurs raisons. Tout d'abord, en tant qu’algériens et parfois même anciennes recrues de l'ALN (au nombre de 3000), ils avaient une excellente connaissance du terrain dans leurs régions, étaient mobiles et très doués pour débusquer les caches et rebelles dans la nature mais avaient également connaissance des habitudes et des façons d'agir des fellaghas. Ils pratiquaient également la langue arabe ou berbère, étaient endurants et courageux. Ils permettaient également à l’armée de couper la population du FLN, pour qui elle est indispensable en vidant certaines zones de ses habitants et les regrouper dans des centres puis détruire les villages. La formation des forces supplétives permettaient également de contester la représentativité du FLN, qui se prétendait comme l'unique représentant des musulmans algériens, mais limitait également le nombre d’appelés français en Algérie, car une partie de l'opinion française était contre l'envoi des soldats en Afrique du nord.

Sachant que leur engagement allait les rejeter de la population pro-indépendantiste algérienne, on peut se demander pourquoi les harkis se sont engagés aux côtés de l'armée française. Il y a en effet plusieurs raisons qui les ont poussés à l'engagement.

Mon grand-père, comme beaucoup d'algériens, était pauvre et compte des victimes des exactions du FLN dans sa famille. Ainsi, son père et sa mère furent tués par un fellagha en 1957. En effet, l'engagement par intérêt économique, quoiqu'un des plus rares, fût tout de même présent, dues aux conditions de vie difficiles dans les campagnes, au fort taux de chômage et aux terres insuffisantespour nourrir les familles. Mais il ne faut pas oublier que la rétribution était minime en comparaison des risques encourus. Le motif le plus fréquent était ainsi le désir de vengeance face aux massacres injustifiés du FLN, qui, soucieux de s'imposer comme seul représentant du peuple algérien, choisit la répression et la terreur. Ainsi, le FLN menait le combat contre l’autorité française et contre le peuple algérien en assassinant des habitants au moindre soupçon d’opposition. Nombre de supplétifs ou d'anciens du FLN se sont ralliés au camp français pour la défense et la protection de leurs familles et pour fuir ou par refus de la terreur du FLN. Certains harkis se sont aussi engagés par solidarité pour leur famille ou leur clan mais également par patriotisme ou conviction politique. Elle concernait les anciens combattants convaincus de la supériorité de la France ou l’élite algérienne qui était naturalisée. Certains croyaient ainsi en l'action sociale des SAS et en leur pouvoir d’évolution pacifique de l’Algérie, quand d'autres pensaient que l’indépendance, inévitable, pouvait être obtenue avec l'aide française et non contre elle.

Mais il ne faut pas non plus considérer le rôle de l’armée française dans l’enrôlement de ces supplétifs comme nul. En effet, les exactions du FLN trouvèrent des réponses sous formes d'autres violences par le camp adverse (tortures, bombardements, ratissages...) et certains engagements étaient faits sous la force ou la pression. Effectivement, les directives de l’État-major stipulaient clairement que les officiers se devaient « d'inciter la population à se constituer en GAD et d'amener les musulmans à participer à la lutte contre les rebelles ». Les troupes utilisèrent donc divers moyens pour enrôler les « musulmans » comme désignés officiellement (malgré la laïcité française!). Un bureau de l'action psychologique fut créé, utilisant la propagande pour conquérir les habitants, des actions furent menées pour « mouiller » les musulmans et les condamner aux yeux du FLN. Plus rarement, des engagements étaient obtenus par la contrainte physique ou psychologique sous forme de menaces ou de représailles sur la famille.

Mais tout le problème de la question harki se pose dès leur désarmement fin 1961- début 1962 puis à travers leur abandon par le pouvoir français et leur appellation significative d' « oubliés de l'Histoire ». En effet, cette population harki est restée dans l'ombre, entre intégration dans la société française pour certains et marginalisation voire auto-marginalisation pour la plupart. Sans cesse en quête d’identité, les harkis et leurs descendants, dont je fais partie, sont toujours à la recherche de plus de reconnaissance de la part de l’État français. Je vais tenter d’éclaircir au cours de ce blog la situation des harkis et de leurs descendants, et je vous dis donc à la prochaine fois !

UNE CURIEUSE DÉCOUVERTE!

Bonjour chers internautes,

Pour ces vacances d’hiver, mes parents et moi avons décidé d’aller dans le Nord-Pas-de-Calais dans la maison de ma grand-mère, étant donné que plusieurs de mes oncles et tantes habitent là-bas nous pouvons nous réunir en famille durant deux semaines. Il est vrai que dans le village où habite ma grand-mère, il n’y a pas grand-chose à faire, et comme en plus de ça il fait froid, il est préférable de rester à la maison. C’est ainsi qu’hier, j’ai décidé de monter dans le grenier avec mon cousin pour retrouver des photos de nous petits. Mais en fouillant dans les cartons poussiéreux, j’ai été attiré par un cahier : sa couverture était en relief avec des motifs de toutes les couleurs. En parcourant les pages de cet étrange carnet, j’ai vu que tout était écrit en arabe et je ne sais malheureusement pas lire cette langue. Néanmoins, j’ai pu remarquer qu’à chaque fois il y avait une date à droite puis à la ligne un texte, de plus, des photos de mon grand–père jeune sont tombées sur mes genoux. J’ai donc décidé de descendre voir mon oncle, qui était de passage à la maison, car comme il connait la langue arabe, alors il pourrait me dire à qui était ce livre et de quoi ça parlait. Il a pris le cahier de mes mains et a commencé à lire… Ce carnet était en fait le journal de mon grand-père Souleymane Ben Said. Il a commencé à l’écrire lorsque il hésitait à s'engager dans la guerre d’Algérie auprès de la France.

A partir de ça, j’ai commencé à réfléchir à propos de l’alliance entre les harkis et les français : si depuis plus de 50 ans la plupart des gens pensent que les harkis sont des traîtres  cela est dû au fait que ces Algériens ont combattu au côté de la France durant la guerre d’Algérie ce qui signifie que d’une manière, ils ont combattu contre leur pays d’origine afin qu’il ne devienne pas un état indépendant après près de 130 années de colonisation par la France. Mais avant de penser à ça, ne faudrait-il pas revenir à la base du problème et se demander pour quelle raison ces hommes se sont alliés à la France ?! C’est ainsi qu’après plusieurs recherches, j’ai trouvé des éléments de réponses à cette question que beaucoup de personnes oublient de se poser avant de qualifier les harkis de traitre ou de collaborateur… Différentes raisons sont à l’origine de l’engagement de ces Algériens auprès du camp français néanmoins on peut faire une distinction entre les volontaires et les contraints. Parmi les volontaires, le motif le plus fréquent était le désir de vengeance face aux massacres injustifiés du FLN, qui, soucieux de s'imposer comme seul représentant du peuple algérien, choisit la répression et la terreur. En effet, le FLN menait le combat contre l’autorité française et contre le peuple algérien en assassinant des habitants au moindre soupçon d’opposition. Nombre de supplétifs ou d'anciens du FLN se sont ralliés au camp français pour la défense et la protection de leurs familles et pour fuir ou par refus de la terreur du FLN. Certains harkis se sont aussi engagés par solidarité pour leur famille ou leur clan mais également par patriotisme ou conviction politique. Ce dernier engagement concernait les anciens combattants convaincus de la supériorité de la France (l’armée française possédait tellement plus de moyens par rapport aux indépendantistes algériens que beaucoup crurent que l’Algérie ne deviendrait jamais indépendante) ou l’élite algérienne qui était naturalisée. Certains croyaient ainsi en l'action sociale des SAS et en leur pouvoir d’évolution pacifique de l’Algérie, quand d'autres pensaient que l’indépendance, inévitable, pouvait être obtenue avec l'aide française et non contre elle. De plus l’armée française joua aussi son rôle dans l’enrôlement de ces supplétifs : en effet, les directives de l’État-major stipulaient clairement que les officiers se devaient « d'inciter la population à se constituer en GAD  et d'amener les musulmans à participer à la lutte contre les rebelles ». Les troupes utilisèrent donc divers moyens pour enrôler les « musulmans » comme désignés officiellement (malgré la laïcité française!). Un bureau de l'action psychologique fut créé, utilisant la propagande pour conquérir les habitants. Enfin, l'engagement par intérêt économique, quoiqu'un des plus rares, fût tout de même présent, dues aux conditions de vie difficiles dans les campagnes, au fort taux de chômage et aux terres insuffisantes pour nourrir les familles. Le camp français devenait donc un moyen d’échapper à la pauvreté, cette dernière ayant pris une grande place durant les 7 années de guerre : en rejoignant la France, ils pensaient obtenir un abri, de quoi se nourrir, et un petit revenu leur permettant ainsi d’échapper à la misère. Mais il ne faut pas oublier que la rétribution était minime en comparaison des risques encourus. Quant aux contraints, des engagements étaient obtenus par la contrainte physique ou psychologique sous forme de menaces ou de représailles sur la famille, c’est donc par peur, par crainte, contre leur grès qu’ils les ont rejoint. Aussi, des actions furent menées pour « mouiller » les musulmans et les condamner aux yeux du FLN les obligeant donc à rejoindre le camp français.

En ce qui concerne mon grand-père, il fit partie des victimes des exactions du FLN dans sa famille. En effet, son père et sa mère furent tués par un fellagha en 1957. De plus, comme beaucoup d’algériens, il était pauvre. Ce sont donc la misère et l’envie de vengeance qui l’ont poussé à se joindre à la France.

Grace à la découverte de ce carnet, je vais pouvoir en apprendre plus sur ma famille et donc sur les harkis. Bien sûr, je ne peux pas tout écrire dans un article, donc en attendant de mieux parcourir ma trouvaille, je vous dis à bientôt.

MON GRAND-PÈRE, CE HARKI.


Bonsoir mes chers visiteurs,

Aujourd'hui après le repas concocté par ma grand-mère, j'ai encore lu le journal de mon grand-père à l’aide de Nasser. Après avoir lu une vingtaine de pages, nous avons compris que nous étions enfin tombés sur le passage où il décrit sa guerre d’Algérie...

« Nous sommes en pleine guerre civile... Mon village est partagé en deux clans, le FLN et les harkis, parfois les membres de la même famille. Certains s’exécutent entre eux, sous les ordres de leurs chefs. L’armée française nous fournit de temps en temps des soins et nous projette des films, ils nous aident. Ils nous disent même que les massacres par le FLN diminueront si nous nous engageons à leurs côtés. ». « Aujourd'hui nous sommes le 15 janvier 1958 et papa et maman ont chacun reçu une balle dans la tête par un type du FLN du clan ennemi. Il nous a dit, à Farid et moi, que si nous aussi on continuait à 'comploter' avec les français, on allait y passer. J'ai peur pour Fatima et Nasser, je veux les protéger mais s'engager aux côtés de la France implique beaucoup de conséquences et les gars du FLN traitent déjà les harkis de traitres. ».
« Ça y est c'est fait, je ne peux plus continuer à vivre entre deux camps, il m’a fallu faire un choix et j’ai donc inscrit Souleymane Ben Saïd sur la liste que les troupes françaises ont disposée sur la table de leur campement. Farid, mon frère, s’est lui aussi inscrit, comme mon ami Jamil. J'ai confiance en la France désormais, elle va offrir une protection pour ma famille et moi et une petite rente qui me permettra d’augmenter mes revenus avec la saison qui s'annonce mauvaise pour les cultures. Je ne suis pas contre l'indépendance mais je ne veux pas du violent FLN comme représentant de l'Algérie ! Au fond la majorité des harkis ne sont pas contre l’Algérie, mais bien contre le FLN. Après le massacre de mes parents et de plusieurs de mes amis, je ne peux certainement pas me rallier à leurs côtés, et leurs méthodes me dégoutent. Je ne comprends pas comment ces gars, dont certains furent des amis, peuvent obéir à ces ordres. Tuer des gens avec qui on a passé la majeure partie de son enfance ou encore des enfants qu'on a vu grandir, des grandes personnes que l’on admirait étant gamin ? Ça n'a aucun sens à mes yeux, et c'est d'ailleurs pourquoi j'ai vu de nombreux gars en désaccord avec ces faits qui ont quitté le FLN pour entrer dans l'armée française. Mais je reste tout de même sur mes gardes, à près tout j’ai entendu dire que dans le village d’à coté, les français avaient enrôlé plusieurs anciens du Front de libération national par le chantage… ».

« Je suis fier. Je suis fier car aujourd’hui, avec les gars, on a reçu notre première arme, un fusil de chasse. On nous a expliqué comment nous en servir et quand. On nous a aussi précisé nos rôles. La plupart d’entre nous occupons des postes subalternes. Nous devons monter la garde, participer aux patrouilles, aux opérations de ratissage pour débusquer les rebelles. Les officiers et sous-officiers nous ont appris à marcher au pas, à nous camoufler, à obéir, à tirer, à manœuvrer, faire des tranchées, nous déplacer et beaucoup d’autres choses. Nous devons également être capables de faire une embuscade, d’entourer les villages la nuit ou encore de les fouiller le jour. ».



« Lors des missions, nous sommes souvent placés à l’avant. C’est vrai qu’on connait bien le terrain et c’est plus facile pour nous de guider les français. Avec le temps, nous connaissons vraiment bien notre travail et les officiers sont fiers de nous. D’ailleurs, nous nous entendons bien avec les français, on rigole bien ensemble. Même si nous comprenons tous assez bien le français, nous avons des difficultés à le parler… On préfère donc rester entre nous, et puis nos coutumes et mœurs sont tout de même bien différentes. »


« De temps en temps, les militaires français changent de visages. En effet, certains ne sont pas certains de notre dévouement à la France et nous soupçonne. Ils se méfient de nous et le risque que nous soyons des infiltrés pour le FLN les troublent. D’ailleurs, j’ai remarqué que le comportement de Farid a changé depuis quelques semaines. A vrai dire, ce changement de comportement va de pair avec la situation qui tourne peu à peu à l’avantage du FLN… Récemment notre officier, qui avait beaucoup d’affection pour ses troupes  a été remplacé par un autre. Celui-ci est froid et nous parle comme à des chiens à longueur de journée, tous les gars ne peuvent pas le sentir. C’est un sujet de discussion qui est devenu récurrent, et on remarque également un changement de plus en plus important dans le comportement des militaires suite à son arrivée. »



« Aujourd’hui, 19 février 1962, ça fait deux jours que Farid a déserté. Cela faisait longtemps que je le sentais différent, nerveux. Et puis ce soir-là, en pleine nuit, je l’ai entendu. Il devait être autour de 1heure du matin quand je l’ai vu ranger ses affaires dans le sac donné par l’armée française. Il m’a lancé quelques phrases en chuchotant, m’expliquant que c’en était fini pour lui ici, que je ferais bien de faire comme lui rapidement si je ne voulais pas finir torturé ou mort quand le FLN gagnerait le conflit. Il m’a aussi dit, et je m’en rappellerais toute ma vie, que les français ne croyaient pas en nous, qu’ils ne nous avaient jamais considérés autrement que comme des arabes et ne nous considèreraient jamais comme des français. A partir de ce moment, je sus que c’était la dernière fois que je vis mon frère. Je ne comprenais pas son acte, après tout ce que le FLN avait fait à nos proches et ce que l’armée française nous avait apporté… »

« La situation est devenue de pire en pire au sein des troupes. Après le départ de Farid, les français se méfient de plus en plus de nous. Ils nous confient moins de missions de peur de la trahison et l’ambiance du groupe a pris un sacré coup. »


Il est déjà tard dans l’après-midi et nous avons décidé de regarder à la télé le téléfilm « Harkis » réalisé par Alain Tasma en 2006. Nasser, qui l’a déjà vu, m’a dit qu’il était très intéressant et informait beaucoup sur la vie des harkis dans les camps et représentait bien la vie de beaucoup de familles harki dont la nôtre. Je vous laisse donc, en attendant avec impatience de continuer à découvrir le récit de mon grand-père.

LE DÉBUT DES PROBLÈMES, DES MASSACRES À LA DÉPORTATION

Lecteurs, lectrices,

Aujourd’hui je vais vous décrire la fin de l’indépendance et l’arrivée en France de mon grand-père. En ouvrant son journal avec la présence de mon oncle à la date du 19 mars 1962, jour du cessez-le-feu, je lis le récit de son désarmement.

« J’ai toujours gardé en tête, les jours où le moral n’était pas au rendez-vous, les paroles du Premier Ministre, Michel Debré « La France ne peut pas abandonner l’Algérie. La France ne doit pas l’abandonner et ne l’abandonnera pas ». Pourtant aujourd’hui, la France a brisé sa promesse. Depuis longtemps nous sentions que le Général de Gaulle n’était pas entièrement favorable à la présence de nos troupes harkis dans l’armée. Ainsi, en entendant furtivement les récits de mes camarades français, il aurait dit : « Il faut se débarrasser de ce magma d’auxiliaires qui n’a servi à rien » ou encore « Si tous les Arabes et les Berbères d’Algérie étaient considérés comme Français, comment les empêcherait-on de venir s’installer en métropole alors que le niveau de vie y est tellement plus élevé ? Mon village ne s'appellerait plus Colombey-les-Deux-Églises, mais Colombey-les-Deux-Mosquées ! ». Ces récits m’ont d’abord étonné de la part d’un chef d’état, dans lequel nous avions en plus placé toute notre confiance, puis je me suis rappelé plus tard les paroles de mon frère lors de son départ. Je tentais tant bien que mal de me défaire de cette idée et de me concentrer sur mon rôle, d’oublier les conseils de Farid et d’avancer. Aujourd’hui, notre nouvel officier nous a réunis dans l’endroit consacré aux regroupements de la base pour nous faire un discours. Il nous a tenu des propos portant sur nos qualités, notre grande utilité pour l’armée française et sur le fait que la France nous soutiendra toujours, ne nous laisserait pas tomber. Il conclut vingt minutes après en nous souhaitant bonne chance et nous annonçant que nous étions libres. Abasourdis et sous le coup de l’incompréhension, un long silence accompagna le départ de l’officier. Nous retournant, nous aperçûmes les soldats français s’échappant du campement avec nos armes. Certains harkis, ayant compris plus tôt tentèrent de suivre les voitures en courant, criant de colère. D’autres s’effondrèrent par terre de panique, quant au reste, ils restaient immobiles, encore sous le choc. Je faisais partie de ces derniers. Ne sachant quoi faire, la première chose était de récupérer nos affaires dans le campement. Nous le firent tous ensemble, dans un silence qui restera à jamais gravé dans ma mémoire, perdus et bouleversés. On pouvait apercevoir des larmes couler sur les joues de Karim, le plus sensible de nous tous. Vingt minutes après, un tiers de la harka était massacrée par les armes du FLN. Quarante minutes suffirent à anéantir les espoirs et la vie de ceux qui furent mes amis au service de la France pendant presque quatre années. Quarante minutes qui, je le savais déjà, allaient changer ma vie à tout jamais. Par chance, j’ai contourné la forêt où beaucoup de mes camarades se sont engagés et où se cachaient les fellaghas à l’affût. Entendant les cris de douleur, je me cachai dans une autre partie plus lointaine pendant près de trois heures jusqu’à ce que les bruits de tortures se taisent. En sortant de ma cachette après avoir retiré mes habits militaires et remis mes vêtements civils pour limiter les risques, je vis l’horreur. J’en fus tout d’abord malade, ne pouvant supporter la vue de ces corps que je voyais animés par les rires le matin même. J’aperçus d’abord deux de mes amis enterrés vivants, excepté leurs tête qui avait été recouverte de miel pour être dévoré par abeilles et mouches, leur agonie avait dû être lente et cruelle… Plus loin, quatre harkis avaient été ébouillantés, je ne reconnaissais même plus leurs visages. Le pire était à venir : certains avaient été pendus nus, portaient des traces de coup de pelles et on avait émasculé trois d’entre eux. Plus loin, je découvris Karim à qui on avait coupé les doigts de la main droite et frappé. Je m’approchais de lui, quand j’entendis tout d'un coup des gémissements. Karim était vivant. Il était très mal en point, mais il était vivant. Je le redressai et le prit dans mes bras, l’enlaçant pendant quelques minutes sans bruit. Autour de nous planait l’odeur de la mort et de l’abandon. Karim, difficilement, m’annonça qu’une dizaine de gars avaient été emmenés par les fellaghas et qu’il avait fait semblant d’être mort pour échapper à de plus amples tortures. De peur d’un retour du FLN sur le lieu du massacre, nous avons marché vers ma cachette dans la forêt et nous nous sommes accrochés en haut d’un arbre et attachés pour pouvoir dormir sans perdre l’équilibre et sans attirer l’attention. J’écris maintenant du haut de cet arbre, il est à peu près six heures du soir, j’ai peur et la mort me guette sous les traits de mes semblables algériens. »

Sous le choc, mon oncle et moi arrêtons la lecture. Je ne pensais pas que les massacres étaient d’une telle cruauté… Et ces officiers, ils savaient que s’ils partaient, les harkis seraient livrés aux mains des fellaghas !

« On resta en tout environ deux mois à nous cacher dans la forêt et Karim se remettait peu à peu de ses blessures. Plusieurs fois, le FLN avait fait des rondes, mais nous nous cachions dans les arbres pour qu’ils ne puissent pas nous trouver. Dans la nuit du 20 mai vers une heure du matin, on décida de rentrer au bled. On entreprit donc une marche d’une dizaine de kilomètres, heureux de retrouver enfin nos familles. La marche dura à peu près cinq heures. Lorsque nous traversions des villages, la peur était au rendez-vous. On était à l’affut du moindre bruit, de la moindre lumière et nous avions plus que conscience que nous faisions ce voyage au péril de notre vie…Vers six heures donc, nous arrivâmes au bled. Il avait d’ailleurs bien changé et nous sentions dans l’air la puissance du FLN, apercevant quelques murs tagués en son honneur. Je laissai Karim rejoindre sa famille et je me précipitai vers ma maison. Je réveillai ma femme, et nous nous enlaçâmes de joie pendant un bon moment. Puis je me dirigeai vers le lit de Nasser et le prit dans mes bras. J’étais tellement heureux de les retrouver, et Nasser avait tellement grandi, la dernière fois que je l’avais vu, il ne savait même pas marcher ! Après cet intermède de bonheur au milieu de l’horreur que je vivais, je pris ma femme à part et lui expliquai la situation. Elle pleurait dès l’instant où j’annonçai le départ de Farid pour le FLN, et ces pleurs montaient en intensité au fur et à mesure de mon récit. Je lui expliquai que je ne savais pas s’il valait mieux que l’on reste ici, où que l’on parte pour Alger. Fatima m’avait auparavant informé de l’afflux de pieds noirs vers le port en direction de la France… Elle m’annonça également ce qu’avaient subi les harkis du village qui était revenus avant moi. Certains avaient été déguisés en femme, promenés dans tout le village devant les habitants, quelques-uns furent ensuite torturés sur la place publique ou emmenés dans des centres de l’Armée de Libération Nationale où ils subirent pire. J’étais horrifié. Nous cherchâmes donc une solution, car je ne pourrais risquer de me montrer en plein jour devant les membres du FLN et de l’ALN de mon village. »

« Aujourd’hui, je reste à la maison et tente de ne pas me faire remarquer. Pendant mon sommeil, Fatima est allée demander à son oncle commerçant s’il pouvait nous transporter jusqu’à Alger dans l’arrière de son véhicule. Il accepta de nous emmener dans trois jours jusqu’à la caserne de Zéralda. Lors d’une livraison la veille dans le bled d’à côté, il avait discuté avec un commerçant dont le fils ancien supplétif avait trouvé refuge dans cette caserne de l’armée française en attendant de trouver un bateau pour la France. Ce même fils avait été retrouvé par son ancien officier SAS de harka qui lui avait permis, avec sa famille, de voyager jusqu’à Marseille. Malheureusement, arrivés en France, ils ont été renvoyés à Alger pour une raison floue et ont été massacrés par des pro-indépendantistes. Ce récit m’effraya, mais rester plus longtemps dans notre village devenait de plus en plus risqué. Il ne fallait pas tarder, ce n’était pas un petit village mais tout se savait et les gens parlaient beaucoup. Il y a plus de chance de survie pour nous si l’on tente de partir plutôt que de rester ici, où les représailles planent sur notre famille. »


Mon grand-père n’était pas encore informé de cela, mais le 12 mai 1962, le Ministre des Armées Pierre Messmer interdit toute initiative individuelle pour le rapatriement des harkis, comme celui décrit dans son récit. Quatre jours plus tard, le ministre d’Etat chargé des Affaires algériennes Louis Joxe ordonne le renvoi en Algérie des « anciens supplétifs débarqués en métropole en dehors du plan général de rapatriement », exige « des sanctions contre les complices de ces entreprises » en demandant « d’éviter de donner la moindre publicité à cette mesure ». Ce télégramme explique donc le départ précipité de France de ce harki.

« Aujourd’hui, nous sommes arrivés à la caserne de Zéralda. Le voyage était long et pénible, car nous devions rester silencieux au risque de nous faire repérer. Une fois arrivés à Alger, une ville que j’avais déjà visité lorsque j’étais enfant, un sentiment de violence et de sang versé sur les murs régnait dans ses rues auparavant si conviviales. Les armées française et algérienne avait fait tant de massacres tout au long de la guerre que la ville dégageait un halo lugubre. Une fois arrivés dans la caserne et après avoir remercié longuement l’oncle, nous nous sommes sentis plus en sécurité, mais tout de même sur nos gardes. Nous nous sommes dirigés vers les bâtiments de l’armée à l’aide d’un camion qui transportait des familles venant de tous coins de l’Algérie. Une fois arrivés à l’administration, nous avons obtenu les papiers nécessaires pour nous permettre d’aller en France et une personne nous a conduit, ainsi qu’une dizaine d’autres familles jusqu’à des tentes, qui seraient notre logement pour un temps indéterminé. Les lieux sont franchement insalubres, nous sommes à plusieurs familles dans une tente, les matelas de paille sont noirs de crasse et sentent l’urine. Je prie pour que nous partions le plus vite possible.»


« Quelques semaines passèrent quand on nous annonça, le 23 Juin 1962 au matin, que l'on pouvait enfin prendre un bateau pour la France. D'abord on se rejouit d'entendre enfin cette nouvelle que l'on attendait tant. Puis le remord et l'inquietude reprirent leur place. On allait quitter notre terre natale pour la première fois pour voyager vers un pays dont on nous tenait louanges depuis des années, mais que l'on ne connaissait pas. On ne savait pas à quoi s'attendre en France, si les conditions de vie seraient meilleures qu'en Algérie, comment la population francaise réagirait à notre arrivee. Nous allions plonger dans l'inconnu. On nous transporta vers le port en catimini. On eut à peine le temps de dire au revoir à l'Algérie avant que les militaires nous installent dans les cales d'un grand bateau sans hublot au milieu des animaux qui peuplaient les lieux en temps normal, les souris. Nous étions si serrés dans la pénombre que l'on avait le sentiment encore une fois d'être du bétail. Après quelques heures passées à attendre, le bateau s'arrêta et les portes s'ouvrirent sur un Marseille ensoleillé. Les gens se précipitaient pour sortir, pressés de mettre le pied sur leur terre d'accueil mais l'inquiétude du refoulement vers Alger planait encore. Je me sentais tout de même plus en sécurité ici et je savais qu'on avait laissé les représailles du FLN derrière nous. Tout cela était trop beau et je tentais de ne pas me réjouir trop vite, j'avais appris que le revers de la médaille ne restait pas caché bien longtemps... »



Sur ce je vous laisse, j'ai hâte de découvrir la suite avec vous!

LES CAMPS DE LA HONTE

Bonjour chers lecteurs !

Aujourd'hui j'aimerais vous parler de ce que j'ai lu et traduit avec ma mère dans le journal de mon grand père, mais également de mes recherches.  Le premier des camps créé pour accueillir les harkis a été ouvert au Larzac le 26 mai 1962 après qu'une note du ministre des Armées requiert la « prise en charge des supplétifs et leurs familles depuis leurs points de regroupement en Algérie jusqu'au camp du Larzac ou ils seront rassemblés en attendant leur recasement ultérieur en France ».  Le 1er Juin, le quotidien Combat titre : « En limitant à l'excès leur rapatriement en métropole, le gouvernement livre les harkis aux représailles de l'ALN », le même jour s'ouvre le camp de Bourg Lastic. 40000 personnes ont été regroupées dans les camps de Bourg Lastic et du Larzac. Elles ont ensuite été redirigées vers les camps de Rivesaltes, de Bias, de Saint-Maurice-l'Ardoise ou encore de Rye-Le Vigeant ouverts durant l'automne due à la précarité des deux premiers camps et à l'approche de l'hiver. Mais d'autres anciens supplétifs et leurs familles, au nombre approximatif de 10000, parviennent à arriver en France par leurs propres moyens, mêles et aidés par les pieds noirs sans passer par l'accueil officiel. En 1958, on leur avait assuré qu'il n'y avait en Algérie « qu'une seule catégorie de Français », quatre ans plus tard, le Général de Gaulle déclare que « le terme de rapatrié ne s'applique évidemment pas aux musulmans : ils ne retournent pas dans la terre de leurs pères ! Dans leur cas, il ne saurait s'agir que de réfugié ! ». Ainsi, ils furent répartis dans toute la France dans 75 hameaux ou chantiers de forestage, reclus et soumis à l’autorité militaire, exclus explicitement des dispositifs destinés aux seuls rapatriés européens, comme ceux concernant l'endettement contracté en Algérie ou le logement en HLM, ils sont déliberemment marginalisés et discriminés.


Mon grand-père décrit dans les extraits suivants la vie de sa famille et lui dans les camps.


« On nous mit dans un train en direction de la gare de Laqueille, pour ensuite nous rediriger vers le camp de Bourg-Lastic. Dès qu'on poussa les grilles du camp entourés de centaines de harkis, la réaction générale fut la déception qui figea tous les visages et qui, je le sentais, aller nous suivre pour un bon moment. Les camps avaient été aménagés de façon primaire et on voyait très bien que l’État français ne s’était pas vraiment préparé à notre arrivée. On nous installa dans des tentes à plusieurs familles. Il n'y avait pas de chauffage, ni de toilettes, ni de douche. Les conditions étaient très similaires à celles de la caserne de Zeralda. Beaucoup de gens tombaient malades et certains mourraient. Le 3 juillet, l'annonce de l’indépendance de l’Algérie me réjouit pour mon pays et mon frère et le reste de la famille étant restée en Algérie dont j'imaginais la joie et le soulagement. Un jour on nous emmena vers le tribunal pour effectuer une demande de recognition, ou on nous accorda l’opportunité d'obtenir éventuellement la nationalité française. On accepta. Je pus voir ensuite que quelques-uns la refusaient. On était contents mais j'avais peur que cette reconnaissance signe à jamais le fait que nous ne retournerions jamais en Algérie... »

 « Le FLN est décidément présent partout, il ne nous lâchera jamais… Depuis notre arrivée en France, nous avons entendu parler de quelques cas de représailles sur les harkis. Ainsi, certains ont été lynchés dès l’arrivée au port, ont été victimes de tentatives d’extorsion de fonds, menaces physiques et sur la famille, allant même jusqu’à des tentatives d’assassinat ou de réels assassinats. Nous qui pensions être au moins protégés du FLN en France… Cela prouve bien que nous devons sans cesse rester sur nos gardes. »



Du 24 Juin au 3 Juillet, on sait désormais que 4945 personnes ont été accueillies dans le camp des transit de Bourg Lastic. Ci-dessus, on peut voir les effectifs, arrivées, départs, naissances et décès dans    le camp.

14 Septembre 1962

« Les militaires nous ont annoncé que le camp allait être ferme pour cause des conditions précaires et de l'hiver approchant. Un train pour un autre camp, celui de Rivesaltes, partait le jour même. On tenta d'y entrer mais on nous dit que le train était déjà occupé par 1220 personnes et qu'il faudrait attendre le 16 pour le prendre. »


« Ça y est, nous sommes arrivés à Rivesaltes il y a trois semaines. J'ai bien fait de dire à Fatima et Nasser de ne pas s'attendre à de meilleures conditions car c'est bien le cas. Nous étions très nombreux, les bâtiments construits en dur ne pouvaient tous nous contenir et ils avaient donc installe un grand nombre de tentes de l’armée, des guitounes. Le camp a été divise en plusieurs îlots qui regroupent 25 familles par lieu d'origine en Algérie. Chaque îlot a un capitaine pour nous contrôler et nous encadrer, aide d'un sous-officier et d'un adjoint musulman qui eux surveillent les quartiers qui divisent les îlots. Le logement est gratuit et nous disposons d'une certaine quantité de chauffage pour le poil, également gratuite. Pour manger, nous nous disposons en ligne avec notre gamelle. On nous annonça que l'on avait la chance de suivre des cours de français et apprendre comment taper des télégrammes. On offra également des cours de français pour apprendre a lire et a écrire a Fatima mais elle ne voulait pas s'y risquer, n'osait pas. D'ailleurs, on constata que seules les vieilles femmes les suivaient. Mais on se rendit compte que ces cours, filmés au début par des journalistes, étaient destinés à “rassurer” l'opinion publique sur le fait que nous deviendrons des bons français sachant lire et écrire. En réalité les cours n'avaient pas lieu très souvent et n’étaient pas vraiment efficaces pour nous, harkis, et beaucoup d'entre nous restèrent analphabètes ou ne maîtrisaient pas suffisamment la langue et l’écrit. En effet, ayant été bercé par la langue arabe et pour certains, n'ayant pas appris à lire et à écrire, il était délicat d'apprendre sur le tas une écriture totalement différente de celle que l'on a apprise tout jeunes. L’armée fournissait également une école pour les enfants, où j'inscrivis Nasser. Mais je savais que cette école n’était pas de qualité, les enfants y avaient de grandes lacunes et ils les regroupaient ensemble qu'ils aient 6 ou 9 ans. »



Avril 63

« Cela faisait plusieurs mois maintenant que l'on était à Rivesaltes et le camp, à l'origine camp de transit, avait bien redirigé de nombreuses familles vers d'autres camp, hameaux forestiers ou cites urbaines. La population désemplissait donc, mais les conditions de vie empiraient avec l'hiver. Nous avions de quoi nous chauffer, mais pas assez pour ne pas subir les sévices du froid. Sous nos trois couches de couvertures, on grelottait. Nasser, qui avait maintenant 6 ans, tombait souvent malade et j'avais honte de les laisser dans cet état. Quant à moi, je continuais à travailler. Les tentes s'envolaient parfois dans la nuit et les parents essayaient tant bien que mal de remettre les piquets et de protéger leurs enfants. Mais heureusement, la population se redirigeant vers d'autres zones d'habitations, on put intégrer les baraques en dur, où l'isolation n’était pas parfaite car les murs étaient en contre-plaqué et taule, mais toujours meilleure. Nous nous sentions comme prisonniers dans ce camp. On ne pouvait pas en sortir, excepté pour le travail de déforestage mais c’était encore dans l'enceinte du camp. Des grillages l'entourent, comme si on voulait nous cacher du regard des français. On passe tous les jours devant leurs maisons pour se diriger au travail mais je ne pense pas qu'ils ont connaissance de notre habitat et de nos conditions de vie. On effectue des allers-retours entre le travail et le camp, tout ça sans que personne ne s'en rende compte. Et s'ils savaient, je doute qu'ils feraient quelque chose pour nous aider... Nous étions coupés du monde extérieur, comme si on ne pouvait pas respirer le même air que les français. Et au lever et au coucher du jour, chaque jour, nous continuions tout de même de saluer notre cher drapeau français en chantant comme pour nous donner encore une raison d’espérer encore être sauvés par la belle France. »



Août 64

« Nasser me pose beaucoup de questions en ce moment, il est curieux. Il veut savoir pourquoi on est là et pourquoi il doit apprendre le français, si il ne s'en sert pas ici et qu'il ne voit jamais de français. Il ne comprend pas pourquoi on doit agir comme des français et selon les us et coutumes français alors que nous sommes entre nous, algériens et qu'on lui a inculque une éducation musulmane. La misère dans laquelle nous vivons commence à nous peser sérieusement. Je suis payé avec une somme qui ne permet pas une vie correcte, nous n'avons pas assez à manger tous les jours. Je pensais qu'en été, la vie serait plus agréable, plus sereine. Mais la chaleur est insupportable et l'isolation de notre 'maison' est d'une qualité si médiocre que la chaleur en est amplifiée la nuit et nous avons beaucoup de mal à dormir. Les gens ne sont pas très heureux ici, ceux qui se rebellent contre l’autorité ont droit à moins de charbon en hiver, sont parfois privés de salaire ou sont humiliés. Je remercie Allah que nous n'ayons pas de problèmes avec les supérieurs. On entend des rumeurs de plus en plus. Les gens disent que des harkis un peu trop gênants aux yeux des français disparaissent, et certains avancent qu'ils sont envoyés en centre psychiatrique. Les familles qui sont redirigées vers d'autre camps sont parfois séparées. Certains disent que l'administration ne nous verse pas toutes les allocations que l'on doit percevoir. L’administration contrôle également le courrier et les colis qui sont ouverts. En somme, elle nous retient prisonnière et contrôle chaque instant de notre vie. On a même vu une dizaine de fois des personnes qui ont été enlevées par des ambulances dans l'empressement et revenir dans le camp quelques mois plus tard totalement transformées. Ils ne répondaient plus de rien, n’étaient plus capables de parler, ni de comprendre ce que l'on disait, ni même de se débrouiller tout seuls. Certains disaient qu'ils étaient dérangeants pour l’autorité, trop réactionnaires et que plusieurs  avaient même osé envoyer une lettre au Président de la République pour lui raconter leur détresse dans ce camp insalubre et lui demander de l'aide.  Mais ceux qui désobéissaient aux règles du camp ne passaient pas forcément par la case hôpital psychiatrique et lobotomie. Cela commençait par une baisse du charbon distribué à leur famille, pour continuer avec une baisse de leur salaire et finir par un changement de camp. »


 Mon grand-père dans son journal ne parle pas des conditions médicales. Comme vous vous doutez sûrement, elles étaient médiocres. Les médecins présents sont des médecins militaires et il n'y a pas d'installations prévues pour les consultations médicales et l'infirmerie n'est pas organisée. Il y a très peu de matériel médical et il est en mauvais état. Les véhicules médicaux, ambulances et camionnettes sont anachroniques et ne pouvant effectuer d’opération dans l'enceinte du camp, le transfert des malades dans les hôpitaux est nécessaire. Les lenteurs administratives dues à certains papiers non en règles de ces harkis fait perdre de précieuses heures et les personnes arrivant à l’hôpital sont parfois mourantes ou mortes. Et ceci est partout dans tous les camps. Dans l’hôpital près du camp de Saint-Maurice-l'Ardoise, à Sainte-Marthe, un médecin fait un rapport sur l’état sanitaire des personnes arrivant dans l’hôpital entre décembre et janvier 62-63 :

« Hygiène : le plus grand nombre de ces enfants arrivent couverts de poux. Rien n’empêcherait une épidémie de typhus. Ils sont affreusement sales, avec des vêtements en loque. Les nourrissons sont enveloppes avec des chiffons. Les pyodermites, les impétigos les recouvrent pour la plupart. Des femmes allaitant sont sorties de l'ambulance pieds-nus dans la neige.

Nutrition : tous les enfants présentent, à des degrés divers, des syndromes de dénutrition et de carences : maigreur, anémies, rachitisme, oedemes par sous-alimentation protidique, syndromes hémorragiques. Certains nourrissons sont arrivés dans des états de dénutrition irréversibles ou presque, états que nous appelons d'ordinaire historiques et qui sont réserves aux pays sous-développés.

Maladies : observation des gelures et de brûlures avec tous les degrés de gravité. Le plus grand nombre de ces enfants présentaient des infections sévères des voies respiratoires, appelées grippales. Les formes graves ont été fréquentes, et les formes gravissimes pas rares. »

J’aimerais apporter des précisions sur le reclassement professionnel des anciens supplétifs, qui n'était pas aisé compte tenu de leur faible qualification. Un relevé portant sur 1130 cas révèle que 70% se répartissent en 4 métiers : manœuvres non spécialisées (20%), travailleurs forestiers (19%) métiers du bâtiment et travaux publics (14%), agriculture (14%).


Novembre 1964

 « Cela fait une semaine que nous sommes au camp de Bias, dans le Lot-et-Garonne, officiellement appelé CARA (Centre d'accueil des rapatriés d'Algérie).. Dès que je poussai le grand portail, qui faisait bien quatre mètres de hauteur, je pus confirmer ce que tout le monde disait : Bias, c’était « le bout du bout ».  Tout a commencé un jour de novembre 64, où il faisait un froid glacial. Cela faisait deux jours que le charbon distribué ne suffisait plus à nous tenir chaud et Nasser était encore tombé malade. En retournant du travail comme tous les jours, on passa devant une maison où une grande quantité de bois se situait sur le côté du grillage, comme à l’abandon. Je m’arrêtai deux minutes pour lacer mes chaussures et quand je relevai la tête, je ne voyais plus mes camarades qui ne m’avaient pas attendu. L’idée me vint donc de prendre deux bûches de charbon. Je ne connaissais pas bien les règles et lois du pays, mais je ne pense pas que ramasser des bûches à l’abandon constituaient une faute. Et puis deux bûches de charbon, c’est quoi ? Cette famille de français n’allait pas se plaindre, le tas était constitué d'une bonne cinquantaine de bûches ! Je poursuivis donc mon chemin jusqu'au camp. Une fois le portail franchi, je regrettai mon acte. Le directeur du camp qui passait justement par là me vit tout de suite et me lanca un regard qui exprimait toute la haine et le mépris qu'il avait pour nous, les harkis. Il s'approcha vers moi à grande vitesse et me demanda en criant ou j'avais trouvé ce bois. Je tremblais, sentant la colère monter en mon interlocuteur. Lorsqu'il posa la question une deuxième fois, je ne pris pas le temps de réfléchir et avoua que je l'avais trouvé prés d'une maison. Sans me donner le temps de m'expliquer, il se mit dans tous ses états et je saisis de sa longue tirade incompréhensible quelques mots « interdit » « contre la loi » « demain » et « Bias ». Ce dernier me fit froid dans le dos, on savait tous ce qu'il signifiait. Dans ce camp de la honte était enfermés tous les invalides, les vieillards et ceux qui ne respectaient pas les règles. En effet, le directeur m'avait à l’œil depuis que j’étais arrivé en retard deux fois de suite au lever du drapeau le matin. En regagnant la « maison », l’appréhension m'envahissait et l'annonce de ce déménagement peina encore plus ma famille déjà affaiblie par ces deux années de transit provisoire qui durait déjà depuis trop longtemps. Ainsi, on se retrouve dans ce mouroir. C'est encore plus triste que tout ce que l'on a connu jusqu'ici. Le camp était cerclé de grillage à fusains, hermétiquement fermés, bordés de grands arbres nous cachant. Les baraquements sont tous alignées les uns à côté des autres. Les gigantesques portes du camp étaient gardées en permanence, avec des français surveillant que l'on rentrait bien pour le couvre feu de 22 heures. Notre "maison" était composée de trois pièces, de huit mètres carrés chacune - un séjour-cuisine-salle à manger, et deux chambres identiques. Quand on arriva, d'autres harkis nous emmenèrent des couvertures et quelques vivres. La lumière était contrôlée par l'administration - comme dans une prison. L'électricité était distribuée à partir d'une petite armoire en fer, fermée avec un cadenas dont seul le chef et le gardien de camp possédaient la clé. Ils allumaient le matin de 8 à 10 et le soir de 5 à 10. Notre vie ressemblait sensiblement a celle de Rivesaltes, en pire. »

J'aimerais ajouter qu'un mois après le départ de mon grand-père du camp de Rivesaltes, celui-ci ferme, en décembre 1964.

Décembre 1966

 « Aujourd'hui j'ai emmené Nasser, qui a maintenant neuf ans, à la bibliothèque municipale de Bias. C'est le seul moment de la semaine ou nous côtoyons des français hors de ceux au commandes du camp. Je veux qu'il acquiert un minimum de culture française pour qu'il ait des chances dans l'avenir de réussir et de trouver un travail. Mais il rechigne à y aller, dit qu'il ne veut pas lire et qu'il n'aime pas ça. Je lui répète souvent que c'est bien pour lui mais il me répond que les français le regardent bizarrement et se moquent de lui. Je surenchérissais souvent en lui disant que les français n’étaient pas tous comme ça et que c’étaient les plus bêtes qui réagissaient mal aux personnes différentes et que par exemple, la documentaliste et les employés de la bibliothèque étaient très gentils avec nous. Mais il restait borné dans cette idée qu'il était de trop dans cet univers de lettres françaises, de personnes françaises, de culture française et préférait rester dans son coin et lire des bandes dessinées pour s'en aller le plus vite possible et rentrer retrouver ses amis du camp. »

Décembre 69

« Depuis que Nasser va au collège hors du camp et a maintenant 12 ans, il a beaucoup changé. Ce changement ne joue pas en faveur de sa scolarité. Il me dit que lui et ses amis restent entre harkis et ne sont pas amis avec les autres. Il parle rarement aux français et il s'en méfie beaucoup car certains l'insultent de « sale harki » et il est blessé par leur réactions. Il y a également quelques enfants d’immigrés algériens qui eux le traitent de « traître » et il essaye de s'en éloigner le plus possible car la majorité d’entre eux ont une grande haine envers lui et ses amis. Il ne réussit pas très bien à l’école et n'est pas très attentif. Il ne veut pas faire ses devoirs et nous nous disputons beaucoup avec lui. Il nous dit souvent « ça sert a rien, je veux pas travailler pour une France qui veut pas de nous ! ».Il nous cause beaucoup de souci, à Fatima et à moi. Nous ne voulons pas qu'il déteste notre pays d'accueil et je voudrais qu'il comprenne que malgré nos conditions de vie médiocres, j'ai fait le bon choix en me ralliant à l’armée française. Certes mon pays natal me manque mais après tout, les conditions de vie en Algérie avec le FLN, que je déteste, au pouvoir auraient sûrement été pire... »

Avril 1971

 « Fatima a accouché ce matin d'un petit garçon dans sa chambre. Aidée d'une amie car les trois infirmières étaient occupées ailleurs, elle est maintenant exténuée. Nous avons décidéde l'appeler Amine. Quand nous sommes allés signaler sa naissance à l'administration du camp, ils ont voulu le nommer Jean. Ils nous ont dit que ça serait mieux pour son futur et que ça lui offrirait de meilleures perspectives d’intégration. Après des minutes de refus et d'obstination, nous avons été contraints de lui donner le prénom Jean. Encore une fois, on nous forçait à oublier nos origines, je n'aimais pas cela. »

Juin 1972

 « Nasser est de plus en plus rebelle, et le chef de camp le menace depuis quelques temps de l'envoyer dans un des camps de redressement pour jeune situé à quelques kilomètres d'ici. Pourtant, il ne fait rien de mal, ce qu'il pense, il le garde pour lui et la famille ou encore entre ses amis mais cela n'est pas censé arriver aux oreilles de la hiérarchie... On a vu certains jeunes envoyés là bas pour rien du tout : jeter des papiers par terre, cueillir des fruits dans des arbres de ne leur appartenant pas alors qu'on crève de faim... Ici, c'est pire que la prison, mais on s'y est fait. Après tout, cela fait huit ans que ce camp est notre maison et je me demande comment on survivrait si on ne bénéficiait pas de cet accueil et de ces avantages. Nasser me reproche beaucoup de choses, notamment le fait que j'ai cédé à appeler mon fils Jean. Même si nous l'appelons Amine, il est vrai que j'ai perdu encore un peu plus de mon honneur ce jour là. Il dit qu'il veut m'ouvrir les yeux, que si l'on fait rien on va crever comme des rats dans ce mouroir. Ce à quoi je lui réponds souvent que l'on sait ce que l'on perd mais que l'on ne sait jamais ce qu'on gagne et que nous avons de la la chance d’être hébergés gratuitement, d'avoir du travail et de pouvoir manger, et que sans toutes ces aides nous serions à la rue et que c'est pour ça qu'il faut respecter les règles dictées par la hiérarchie. Il m'a un jour répliqué que de toute façon, ils faisaient ce qu'ils voulaient avec notre argent et qu'au fur et à mesure, les allocations familiales que l'on percevait diminuaient. Il travaille très mal à l’école, j'ai beau enchaîner les sanctions, ses professeurs nous disent qu'il sèche souvent les cours au lycée pour aller traîner avec ses amis.»

Février 1974

« Amine a seulement trois ans, mais on peut déjà voir qu'il sera très intelligent. En effet, il peut déjà s'exprimer, pas très bien, en français et en arabe. C'est un gamin très affectif et son grand-frère prend soin de lui, malgré son air de gros dur. Amine est la seule chose qui rend Nasser positif, il l'aime beaucoup et cherche à le protéger. Il dit qu'il veut faire de lui un petit bonhomme robuste qui pourra se défendre contre les français en se mêlant à eux et non en se séparant d'eux. Cela doit être la seule chose sur laquelle on s'entend, l’éducation d'Amine. Je veux pour lui un meilleur avenir que celui qui semble tracé pour Nasser et ce dernier semble réaliste et en accord avec moi sur ce point, il a conscience que tout est déjà joué pour lui et qu'il ne pourra jamais rattraper ses lacunes. »

Ces pages sont celles dont le contenu est lisible et celles que j'ai pu comprendre à l'aide de ma mère, ce sont évidemment de courts extraits de son journal. Je me suis arrêté à cette dernière page car les pages suivantes étaient presque entièrement toutes tachées d'une substance que je suppose être de la boue. Je pense qu'il racontait dans ces pages le départ et la fermeture des camps, pour en apprendre plus sur cette période, j'ai décidé d'appeler Nasser pour lui demander si je pouvais aller quelques jours chez lui aux vacances de Pâques. Papa m'avait effectivement dit plusieurs fois qu'il avait participe à la révolte qui entraîna la fermeture de Bias et je pense que cela serait intéressant de vous livrer son point de vue et d'en apprendre plus sur cette période.

Sur ce je vous dis à bientôt les amis !

LE DÉCLENCHEMENT D'UNE RÉVOLTE


Cher lecteurs et lectrices,

Je m’excuse de ne pas avoir publié des articles sur le blog ces derniers temps. J’ai rendu visite à mon oncle Nasser au Nord Pas de Calais où il n’y avait pas de connections internet.  Durant ces jours j’en ai profité pour lui poser des questions sur les Harkis et  en savoir plus sur son point de vue par rapport à ce sujet. Au début il avait l’air hésitant, comme si il ne voulait en parler pour ne pas se remémorer son passé. J’ai remarqué que quand on commençait à aborder ce propos en famille, mon oncle n’était pas très bavard et préférait s’échapper pour ne pas nous écouter. On pouvait voir dans ces yeux qu’il était ému, qu’il était triste et touché quand on en parlait. Après quelques minutes de conviction, j’ai enfin réussi à lui desserrer les dents. Il m’a beaucoup appris sur son point de vue et sur sa vie en temps que fils de harkis, que j’ai trouvé d’ailleurs très intéressant.  Il m’a raconté des choses tellement touchantes que je l’entends toujours dire ses mots dans mes oreilles :

« Je ne voulais pas être vu en tant que traître aux yeux de mon peuple… Oui mon peuple algérien et non français. Je préférerais n'avoir aucune nationalité que d’en avoir une et d'être soit disant considéré comme Français ! Dès un jeune âge, on m’a appris des normes et des valeurs algériennes… J’ai vécu mon enfance dans mon pays natal et je comprenais pas pourquoi dès notre arrivée en France, nos chefs de camps voulaient qu’on oublie tout sur l’Algérie et nous introduire des normes et des valeurs françaises. Pourquoi ? Quelles étaient leur intentions ?
Ils ne nous traitaient même pas comme des soldats français ! On était des étrangers pour eux, des barbares, des bêtes ! Depuis notre arrivée dans les camps, je ne comprenais pas pourquoi ils nous marginalisaient. Oui j’étais peut-être jeune, j’avais seulement cinq ans mais je sentais qu’on n’était pas les bienvenus. Je me rappelle quand ton grand-père me disait qu’on est dans un paradis, que la France est un pays de rêve et que nous allions vivre comme des princes. Des princes ? Un rêve ? Un paradis ? Non je ne crois pas… J’ai vécu treize années de ma vie en voguant de camps en camps. La vie de nos parents se résumait à, pour nos mère rester au foyer, pour nos pères passer de leur travail à la maison et tout cela sans aucun contact avec les français. Notre vie, les enfants de harkis, consistait à alterner entre l’école française du camps pour les primaires, des écoles hors du camps pour les collégiens et les lycéens où l’on tentait dans les deux cas de rester le plus loin possible des français, et le retour au camp. Tout avait été mis en œuvre par l’État français pour éviter la mixité sociale. J’avoue qu’il y a une part d’auto marginalisation dans notre démarche. En effet, nous nous séparons naturellement des Français, considérant que nous sommes un peuple à part. Mais d’une autre part, nous étions sujet à de nombreuses insultes et autres regards provenant des français. Je ne comprenais pas la décision de mon père… C’est ça qu’il voulait ? Il préférait être traité comme un animal que d’avoir combattu pour son propre pays ? Je n’ai jamais compris sa décision. Je lui en veux pour cela. On a plusieurs conflits dans la famille à ce sujet. Tout le monde était compréhensif sauf moi. On avait une vie en Algérie ! 
On pouvait parler notre langue dans la rue sans avoir honte d’être arabe ! Ici on ne peut pas montrer nos origines parce que sinon ces français nous observent avec cet air étrange dans leur regard comme si on était des extraterrestres, des êtres inférieurs. Pourquoi avait-il combattu pour des gens qui ne le respectent même pas ? Maintenant à cause de lui on ne peut plus revoir nos amis et nos familles qui sont restées au « bled ».  Même aujourd’hui, après cinquante ans que la guerre est terminée et que l’indépendance de l’Algérie est déclarée, je ne peux pas retourner au village sachant que je suis fils de Harki par crainte d’être mal vu. »



J’ai remarqué que mon oncle et mon père sont très différents. Mon père lui a eu plus de chance que mon oncle parce qu’il a réussi à s’intégrer facilement avec les français.  Dès un très jeune âge, durant sa socialisation primaire, on lui a introduit des valeurs et des normes françaises. Alors que mon oncle, lui qui est né en Algérie a plutôt reçu des normes et des valeurs de son pays natal, ce qui peut expliquer la difficulté de son intégration avec les français.  On peut voir cela quand il dit qu’il ne comprend pas la décision de son père et quand il m’a raconté que les chefs de camps voulaient qu’ils oublient tout sur Algérie.  Mon père lui était plus compréhensif sur la décision de mon grand-père Souleymane contrairement à mon oncle. Il a eu plus de facilité que Tonton Nasser parce qu’il est allé dans des écoles françaises et a été mélangé avec eux dès un jeune âge.  Il voulait être accepté et respecté  par les français à l’aide sa personnalité et non de ses origines. Je me rappelle qu'un jour il m’a dit : « Je ne comprenais pas, nos père ont combattu pour l’armée française contre leur pays natal mais on était toujours pas considérés comme des français. Personnellement, si on me demande d’où je viens, je dirais « je suis français ». J’ai vécu toute mon enfance en France, je suis allée dans des écoles françaises et on m’a appris des coutumes françaises donc pourquoi dirais-je que je suis Algérien ? Un peuple qui me rejette, malgré mes racines, je n'en veux pas. ». Il s’est donc éloigné de son groupe d’appartenance et tenait à s'insérer dans un groupe de référence en conformité avec ses opinions. D’ailleurs il a très bien réussi parce qu’il est avocat, mais il m’a dit qu’il a tout de même eu du mal à choisir entre les deux groupes sociaux différents. Malgré ce dilemme, il est parvenu à résoudre son conflit de socialisation. Aujourd’hui avocat, il a acquis ses qualifications durant sa socialisation secondaire,  où il a défendu les droits des Harkis le renvoyant à sa socialisation primaire.



 
Après que mon oncle ait fini de fumer sa cigarette pour se calmer à cause de ce sujet émotionnel, je lui ai demandé si il pouvait me parler de la révolte de mai 1975 vu que je sais qu’il y avait participé.  Il m’a raconté son expérience de rébellion avec les autres enfants de harkis de son âge :   

« Je ne comprenais pas la décision de ton grand-père et je lui ai reproché plusieurs fois qu’il ait fait un mauvais choix. Tout ça pour quoi ? Il pensait vraiment que l’État Français allait nous donner un confort, la liberté et une vie de démocratie comme ce qu’ils nous avaient promis ? Il s’est fait avoir… On s’est fait avoir ! Le confort ? On vivait dans des camps où les conditions de vie étaient épouvantables et insalubres. On était deux familles dans une tente, parfois trois. Il y avait peu de chauffage, peu d’eau, peu de nourriture et l’électricité était contrôlée par l'administration. On vivait dans des conditions hygiéniques et sanitaires minimales. Je me rappelle même qu’une fois il y avait des rats dans notre tente et des verres de terre dans nos plats. Concernant, les baraques dans lesquelles nous avons étaient replacés quand l’effectif du camp a commencé à diminuer, les conditions sanitaires étaient certes meilleures mais loin d’être acceptables. On souffrait mais on avait peur de se plaindre à l’État français …  Liberté ?  On était marginalisés, cachés dans nos camps qui étaient entourés par des barrières… On n’avait pas le droit d’en sortir parce qu’ils ne voulaient pas qu’on se mélange avec les français. On avait l’impression d’être des prisonniers ou même des animaux qui étaient mis dans des cages … Démocratie ? C’est seulement une cinquantaine d’années après que l’État Français a reconnu officiellement leur responsabilité dans l’abandon des Harkis. On était clairement des étrangers pour eux alors qu’on les a aidé à combattre pour leur pays et contre notre propre peuple ! Liberté, Égalité, Fraternité ? Non je ne crois pas… 

          Mais je savais qu’un jour allait venir où on éclatera et on réclamera nos droits. Nos familles, nos parents souffraient et eux n’avait pas de voix, ils n’avaient pas la chance comme nous de parler un bon français. On a donc décidé d’être leur voix, de parler pour eux. Libres, c’est ce qu’on voulait être. En 1974, lors de la grève de la faim qui a eu lieu à l’Église de la Madeleine à Paris, on brisa ce silence qui durait depuis plusieurs années maintenant. Je n’ai pas personnellement participé à cette grève parce que j’avais seulement dix-sept ans mais huit Harkis seulement y était présent. Ils voulaient obtenir le droit d’être considéré comme des Français à part entière. Bien sûr, le gouvernement n’a pas réagi. Par contre, le 9 décembre 1974, les harkis comme les autres supplétifs obtiennent le statut « d’anciens combattants en France ». C’était déjà un grand pas. Malgré cela, rien ne change dans les camps et on vit toujours dans de mauvaises conditions où on avait des douches et des toilettes communes et payantes dans certains camps d’après ce que j’ai entendu. Même si cela n’avait pas changé notre vie au quotidien, cet événement à permis d’attirer l’attention des médias et faire entendre notre voix au sein de la population française et d’entamer un début de reconnaissance. Nous, les fils de harkis, on a découvert et on a fait connaître le détournement des fonds destinés à notre communauté. Sur 4 milliards de francs des subventions accordées en trente ans par les gouvernements successifs combien ont profité aux harkis ?  Il n’était même pas question de manifester notre mécontentement parce que sinon pour les adultes, le séjour à l’hôpital psychiatrique était brandi comme une menace, comme une punition. Pauvreté, inactivité, quasi analphabétisme. Nous crevions à petit feu. Tous ces ingrédients susceptibles de faire naître une révolte se trouvaient ainsi réunis et elle éclata en 1975. Des jeunes adolescents comme moi ont adhéré à la « Confédération des français musulmans rapatriés d’Algérie et leurs amis » (CFMRAA), dirigé par Mohammed Laradji, pour que nos voix soient plus puissantes ensemble est aient un impacte sur la société. Cette même année là, en Mars, une nouvelle grève de la faim à Évian eu lieu. Puis petit à petit d’autres rebellions se sont déclenchées, notamment celles de Bias et de Saint-Maurice-l’Ardoise entre mai et septembre 1975.
 Après cette période de révolte, on nous a promis que les camps seront rasés et que nous serions relogés dans des conditions décentes. Un sous préfet est venu s’installer à Bias pour examiner notre situation famille par famille. Je me rappelle qu’il nous dit que si on ne partait pas dans les plus brefs délais, ils allaient nous supprimer tous nos avantages et que l’eau, l’électricité et les logements gratuits c’était terminé. Il l’avait dit comme si on avait la chance de vivre dans ces camps, mais il ne savait pas la misère qu’on endurait tous les jours. Par contre, si on acceptait de se déplacer des camps, on nous promettait un million d’anciens francs, six mille pour les célibataires, trois ans de gratuité pour nos futurs logements et un emploi. La moitié des six cent occupants du camps ont déménagé entre Août et Octobre 1976. Mais malgré cette révolte, en 1981, 28 500 personnes soit 3 560 familles vivaient encore dans vingt-trois hameaux ou anciens hameaux forestier et 42 cités urbaines. Mais c’est que après la révolte de 1991, que nos difficultés sociales sont prises en compte dans toutes les régions de France. En ce qui nous concerne, on est allés s'installer dans le Lot-et-Garonne à Conda où se situait à proximité une usine nommé Pont-à-Mousson. D’ailleurs c’est là où ton grand-père et moi travaillions pour pouvoir nourrir toute la famille. C’était un choc pour nous, un changement traumatisant. Cela faisait des années qu’on était emprisonnés dans ces camps, de ce fait on a oublié comment était la vie à l’extérieur et que l’on devait prendre des responsabilités. Mais on avait tout de même un poste inférieur à celui des français qui eux travaillaient dans le secteur tertiaire. On ne sera jamais assez bien aux yeux des français de toute manière. »



Les paroles de mon oncle m’ont rappelé le cours d’histoire qu’on a vu au début de l’année dans le chapitre « Les mutations des sociétés ». On sait qu’après la seconde guerre mondiale, l’ensemble de l’Europe du Nord-Ouest se tourne vers l’immigration. Notamment la France qui est le premier pays européen à avoir recours à une main-d’œuvre étrangère pour combler son déficit démographique. En effet, ils font appel aux étrangers pour tout d’abord reconstruire après l’anéantissement de la guerre mais aussi durant les Trente Glorieuses. L’État faisait intervenir les populations de la péninsule Ibérique et Maghrébine. Les étrangers passent de 1,7 millions en 1940 à 3,4 millions en 1975. De plus, ces nouveaux immigrants occupent les secteurs les plus difficiles du marché du travail et plus spécifiquement dans le bâtiment ou l’agriculture. D’autant plus, c’était une période de crise dans le monde avec le Choc Pétrolier qui a eu lieu lui en 1974. En effet, l’arrivée massive de migrants entraîne parfois des réactions de xénophobie. C’est pour cela que durant la crise, l’État contrôle davantage l’immigration. Dès les années1970, la France se ferme à l’immigration du travail.  Cette « maîtrise des flux » est néanmoins atténuée par l’autorisation du regroupement familial. La population étrangère progresse faiblement entre 1975 à 1982 avec un passage de 3,4 à 3,7 millions de personnes. 
On peut voir qu’il y a un effet d’injustice envers les Harkis. Paradoxalement, les immigrés avaient plus de faciliter à s’intégrer dans la société que ces supplétifs algériens et leur famille. D’accord, ils n’ont pas tout à fait réussi à s’y insérer et ils vivaient dans des conditions terribles mais dès leur arrivées les hommes étaient obligés de suivre des cours d’alphabétisation où ont leurs apprenait à lire et à écrire dans des écoles alors que c’était facultatif pour les Harkis, eux qui vivaient en France depuis 1962. Cela montre ce qu’ils étaient à l’égard de la société française. J’aimerais aussi insister sur le fait qu’il n’y a pas que les manifestations de 1975 qui ont eu un impact sur les harkis. 



Après avoir fais quelques recherches sur les raisons du déclenchement de la révolte, j’ai vu que deux éléments ont provoqué l’émergence de cette « deuxième génération ». Le premier s’agit d’une grande enquête menée par un ethnologue, Jean Servier, qui est aussi un professeur de sociologie à l’université de Montpellier et Anne Heinis qui occupe le poste clé d’inspectrice régional du Service des Français d’Indochine et Musulman.
 Je l’avais précisé dans mon deuxième article mais je le rappelle tout de même, c’est Servier, en particulier qui fut à l’origine de la création de la première harka dans les Aurès. C’est lui, en 1971, qui lance une enquête sociologique ayant pour but de dresser un bilan général sur la situation des Harkis, soit dix ans après leur arrivée en France. Cette enquête qui fut la plus grande recherche effectuée sur cette population stigmatisée, a eu un grand impact après sa publication en 1972. Elle a pu être faite grâce aux institutions les plus directement concernées comme par exemple le Comité national pour les français musulmans qui a attribué à son financement, présidé par Alexandre Parodi, mais aussi grâce à l’appui direct de Michel Massenet, directeur de la population et des migrants des Affaires Sociales. Elle mêle des données statistiques approfondies et études minutieuses des conditions de vie dans les camps. Les conclusions de l’enquête sont alarmantes. Elles exposent en particulier le malaise qui règne dans les camps et qui touchent les jeunes socialisés dans ces environnements largement coupés du monde extérieur. À partir de l’été 1973, un ensemble de mesures ont été prises. Tout d’abord avec la reconnaissance que les harkis sont des français à part entière, ensuite avec la construction de mille logements pour résorber les camps et enfin la mise en place de plusieurs mesures visant directement les jeunes comme par exemple le soutien scolaire, la préformation professionnelle ou même des bourses d’études. Cette enquête a donc un aspect politique par l’imminence de l’élection présidentielle en 1974 où les harkis seront pour la première fois un enjeu certains des votes. Les effets néfastes des conditions de vie des enfants de harkis, qui préoccupaient auparavant seulement les administrations de ces lieus de regroupement, ont obtenu dès lors une visibilité politique et publique. Les jeunes de la « deuxième génération » sont désormais entrés, par la petite porte, sur la scène politique.


 Plusieurs revendications ont eu lieu depuis ce temps et je vais vous en citer quelques unes. En été 1975, des révoltes éclatent dans des camps et en particulier celui de Saint-Maurice-L’Ardoise, le camps de Bias et ainsi dans plusieurs hameaux de forestage.  Le 2 Juin 1975, les anciens harkis et leurs enfants enfermés au camps de Saint Maurice-l’Ardoise se révoltent. En effet, ils prennent contrôle du camp afin de s’en libérer et pour montrer leur volonté de s'intégrer dans la population française. De plus, Le 20 Juin 1975 quatre fils d’anciens harkis, munis de dynamite et de fusils à cannons sciés prennent en otage le directeur du camps de Saint-Maurice- L’Ardoise, M.Langlet. Ils se sont enfermés dans la mairie de Saint-Laurent-des-Arbres pour demander satisfaction à leurs revendications.




En Juillet 1987, un Harki, Brahim, s’est rendu à Rome à pied depuis Rouen pour prévenir le pape Jean Paul II et alerter la détresse des familles des Harkis dans les camps. Plusieurs jeunes de la « deuxième génération » ont été gravement blessés après avoir essayé de revendiquer leurs droits. Depuis l’été 1981, des conflits entre la police et des jeunes immigrés et fils de Harkis ont eu lieu. En effet, au lendemain des élections de mars 1983, un groupe de jeune Maghrébins de la région lyonnaise se rassemblent autour d’une association SOS Avenir Minguettes dirigé par Toumi Djaïdja, un fils de harki. Le 20 Juin 1983, ce dernier a été gravement blessé par un policier qui lui a tiré une balle.




 C’est là où l’idée de créer « Marche pour l’égalité et contre le racisme » lui vient à l’esprit. Elle eut lieu le 1er décembre 1983 au ministère des Affaires sociales et de la solidarité. Cette marche comprend seulement neuf personnes dont quatre enfants d’immigrés, quatre français et Toumi Djaïdja. Deux jours plus tard, 100 000 personnes dont certains sont des Français manifestent au sein de la « Marche pour l’égalité et contre le racisme » à Paris. Ils manifestent donc tous ensemble sans distinction d’origine, prouvant le désir et leur réussite à s’intégrer dans la société. Ce jour là, ce leader exprime leurs revendications devant le président de la République à l’Élysée où il cite des enquêtes concernant les incidents avec les policiers, la facilité du regroupement familial et la demande d’une carte de résidence de dix années pour les jeunes n’ayant pas la nationalité française.  



Mais pourtant, cela n’a pas eu d’impact sur le gouvernement. En effet, d’autres révoltes ont eu lieu dans les années 1990 notamment en juin 1991 où huit fils d’anciens harkis exigent un statut de citoyen à part entière devant la mairie de Saint-Laurent-des Arbres. Le 11 Juin 1991, Acène Harfi, leur dirigeant, s’adresse à la population française depuis le balcon de la mairie. Un mois plus tard, le 8 Juillet, des anciens fils de harkis affrontent des gendarmes après une manifestation où ils ont démantelé leurs clôtures à Saint-Laurent-des-Arbres. 




Mais aussi le 31 juillet, des enfants d’anciens Harkis ont été menotté et mis à genoux par le police à Carcasonne après avoir évacué des locaux de la Direction départementale du travail et de l’emploi qu’ils avaient occupés.








J’ai vu aussi à l’aide de mes recherches que des femmes se sont manifestées également dans les années 2000 pour défendre les droits de Harkis. Par exemple, le 10 janvier 2004, 2000 femmes et filles de Harkis se sont manifestées à Paris avec le soutien de la Ligue des droits de l’Homme. 



En 2006 et par la suite, d’autres manifestations ont eu lieu prouvant ainsi que la lutte pour leurs droits n’est pas parachevée. J’ai trouvé quelques images et vidéos intéressantes qui illustrent ces révoltes et j’ai donc décidé de les partager avec vous.






Bon mes chers internautes, je sais que cet article peut paraître long mais il est nécessaire à la compréhension pour la cause Harkie ! C’est tout pour aujourd’hui. À Bientôt !

LA RÉUSSITE MALGRÉ L'ORIGINE

Bonjour tout le monde,

          Il y a quelque temps, je lisais une revue sur les harkis et une phrase a particulièrement retenu mon attention, je l’ai donc écrite sur une feuille dans l’idée de réfléchir un peu plus tard dessus, mais malheureusement avec tout le travail qu’on a en ce moment, je l’ai complètement oublié. C’est seulement aujourd’hui, en rangeant mon bureau que j’ai retrouvé cette feuille qui s’était perdue entre deux cahiers. Je profite donc de ce week-end pour la partager avec vous :
" Tout passe par l’école, car celle-ci, dans des populations défavorisées, est la condition déterminante de la réussite professionnelle et donc un élément majeur du processus d’intégration sociale. "

          En fait, en lisant cette phrase, j’ai pensé à mon père. En effet, aujourd’hui il est avocat et il faut dire que c’est vraiment incroyable en sachant d’où il vient. Il est né dans le camp de Bias en 1971 mais il eut la chance de n’y vivre seulement les quatre premières années de sa vie. Quand je dis « chance », c’est parce que si l’on compare la trajectoire de mon père à celle de mon oncle, il y a une grande différence : mon oncle est né pendant la guerre et par la suite a vécu 13 années de sa vie dans les camps, cela change tout ! Les conditions de vie, la scolarisation, l’éducation et malheureusement cela a joué en défaveur de Nasser… Revenons-en à mon père, avec la suppression progressive des camps, il a pu vivre dans un vrai foyer avec l’accès à l’école publique nationale. Mon grand-père qui a souffert tant d’années, avait à présent comme seul espoir la réussite de son fils afin que ce dernier puisse avoir une belle vie et surtout afin qu’il n’est jamais l’occasion de toucher à la pauvreté. Ainsi, dès son plus jeune âge, il l’amenait à la bibliothèque, tous les matins il l’accompagnait à l’école, le soir il vérifiait bien qu’il fasse tous ces devoirs et malgré leurs petits revenus, il faisait tout son possible pour acheter le nécessaire à son enfant afin qu’il puisse s’intégrer avec les autres, pour qu’on ne le critique pas ou qu’on rigole de lui… Durant toute sa jeunesse, mon père s’est donc intégré facilement avec les autres enfants, notamment grâce au fait qu'il y ait des enfants d’harkis dans le village. Aussi, il était très bon à l’école, même l’un des meilleurs ce qui étonnait beaucoup les autres qui ne comprenaient pas comment un fils de harki pouvait avoir d’aussi bons résultats car habituellement on constatait plutôt plus de difficultés scolaires pour ces enfants issus d’un milieu difficile. En ce qui concerne mon père, il m’a dit que s’il a travaillé autant, premièrement c’est parce qu’il aimait l’école, il aimait étudier et apprendre plus de choses chaque jour, mais il travaillait également pour que son père soit fier de lui. Cependant, plus il fallait monter en grade, plus l’école revenait chère : ce n’était plus le temps de la maternelle ou de la primaire où la quasi-totalité des affaires étaient offertes. Mon grand-père avait peur de ne pas avoir les moyens pour subvenir à tous ses achats, heureusement c’est à partir de cette période que le gouvernement a mis en place des bourses complémentaires aux bourses de droits communs pour les harkis. Ainsi, mon père a pu bénéficier de ces précieuses aides dont il avait vraiment besoin pour devenir avocat, car ce qu’il voulait le plus au monde c’est pouvoir défendre et aider des personnes pour dans des causes justes. Après l’obtention de son baccalauréat, il dû partir à Paris pour commencer ses études de droits  à l’Université Paris 1. Ce fut un grand changement pour lui, pour la première fois il devait quitter sa famille pour se retrouver seul à Paris. Il m’a raconté que c’était très difficile pour lui au début mais que c’était un passage obligé pour "couper le cordon". Durant les quatre années universitaires, il eut une rupture entre sa vie au village et celle dans la capitale, tout est complétement différent, les gens n’étaient pas du tout les mêmes, c’était le début d’une socialisation anticipatrice où il se détacha des normes et valeurs inculquées durant son enfance afin d’intérioriser celle de son groupe de référence, les autres étudiants de son école. Grâce à cela, il se fait de nouveaux amis mais contrairement à eux, il doit travailler encore plus, en effet, il a un petit boulot à côté pour avoir un peu plus d’argent mais ne le dit à personne afin de ne pas paraître pour un pauvre aux yeux des autres, qui eux ont beaucoup d’argent facilement, grâce à leurs parents. Il devient donc serveur dans un petit café dans le 18ème arrondissement à Paris, et même si le salaire n’est pas très haut le patron est quand même très gentil, il y a une bonne ambiance et parfois, certains clients laissent même un pourboire. D’ailleurs, c’est dans ce café que mon père rencontra ma mère pour la première fois. Sorya aussi été algérienne et venait parfois le matin prendre un café noir. Ils discutaient souvent ensemble et devinrent rapidement bons amis, il lui racontait sa vie à l’université mais lui mentait sur ses origines car il avait peur que si elle apprenait que c’était le fils d’un harki, alors elle ne voudrait plus lui parler le considérant comme étant le fils d’un collaborateur, en plus, plus le temps passait, plus ses sentiments pour elle changeaient, il commençait à tomber amoureux, c’était la première fois pour lui.  Mais après s’être disputé avec un client lors d’un service, il perd son emploi et perd aussi de vue Sorya… Il décide donc de ne pas reprendre un autre emploi car sinon il n’arriverait jamais à réussir ses études. Après quatre années d’études il obtient donc son Master 1, puis s’inscrit à l’Institut d'Etudes Judiciaires de son université dans laquelle il fait une formation d’un an pour préparer le concours d’entrée à l’école d’avocat. Après avoir réussi l’examen au CRFPA, centre régional de formation professionnelle des avocats, il intègre l’école pour une formation de 18 mois et à la fin obtient le fameux CAPA, le Certificat d'Aptitude à la Formation d'Avocat qui lui permet de solliciter son inscription au tableau du barreau de Paris (un barreau est l'ordre professionnel des avocats). Après toutes ses années qui sont passées, il décide un jour de faire un tour dans le 18ème arrondissement pour voir si le café était toujours là, et comme par hasard, il tombe sur Sorya qui avait gardé sa vieille habitude de prendre son café noir. Tous les deux se reconnaissent immédiatement, ils sont à la fois si heureux et si étonnés de se rencontrer après tant d’années, et à partir de ce jour, petit à petit,  leur ancienne relation redémarre. En effet, même si mon père ne travaille plus au café, il vient quand même la voir, c’est durant cette période que son amour pour elle réapparait. Il sent qu’elle aussi a des sentiments pour lui et décide de la demander en mariage ce qui implique donc qu’il doit à présent lui dire la vérité à propos de sa famille. Cela ne va pas arranger les choses puisque même si ça n'a pas d'importance pour Sorya, il n’empêche que son père, lui, est totalement contre ce mariage et surtout contre ce mari.  Néanmoins, à force de temps la mère de Sorya arrive à convaincre le père que le bonheur de sa fille est le plus important et non le passé de la famille de l’homme. De plus, le fait que Mohamed devienne avocat joue en sa faveur. C’est ainsi qu'ils se marièrent le 20 juin 1995, ce qui amènera un an plus tard à ma naissance.


          Vous devez vous demander comment on a pu passer du sujet de l’école au mariage de mes parents, ce qui est assez bizarre en effet mais d’après cette histoire, on peut voir que nos origines ont une place importante dans notre vie et même si au cours de notre vie, nous changeons complètement, nos origines resteront les même. De plus, je tiens à préciser que l'histoire de mon père est exceptionnelle par rapport à celle de la plupart des autres enfants de harkis. Peu ont fini aussi diplômés même si après la fermeture progressive des camps, l'État a mis en place des mesures particulières pour ces enfants. Par exemple,  dans les zones à forte implantation d'anciens supplétifsdes classes de maternelles ont été créées en plus, ainsi que des classes de rattrapage et des institutions d’études surveillées. De plus ils purent accéder à des bourses d’études différentes selon le  niveau (élémentaire, secondaire, technique ou supérieur). Plus tard il y eut des aides à l'embauche versées pour les employeurs qui proposaient un contrat d’apprentissage ou un contrat de qualification à un enfant de harki, ainsi que des aides à la mobilité professionnelle ou encore un dispositif anti-discrimination. Cela montre donc la volonté de l'État à intégrer ces hommes le mieux possible. Dans la rue, un harki est désormais un algérien comme les autres. Avec la quasi disparition des hameaux forestiers et la dissolution des camps on peut remarquer qu'au fil des générations, les différences s'atténuent